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Performance de Coraline Guilbeau


// LA CAQUE SENT TOUJOURS LE HARENG


UNE EXPOSITION AVEC LUDOVIC BEILLARD, FRANCIS RAYNAUD ET VICTOR VIALLES. UNE PERFORMANCE DE CORALINE GUILBEAU.

What will we do with a drunken sailor,

What will we do with a drunken sailor,…
What will we do with a drunken sailor,
Early in the morning?
Les harengs, entassés dans une caque, l’imprègnent d’une odeur si forte qu’il est impossible ensuite de l’en débarrasser. De même, selon ce proverbe, quels que soient le rang ou le degré de fortune auxquels elle parvient, une personne ne saurait totalement dissimuler ses basses origines et finira tôt ou tard par laisser percer sa vulgarité. Ce sont ces travaux, ces harengs qui viendront imprégner la galerie ALMA espace d’art. Ces sculptures pensées et crées dans les ateliers respectifs des artistes viendront s’abattre dans cet espace.
Les harengs sont plus ou moins gros, plus ou moins au mur, plus ou moins au sol, plus ou moins sur des chaises.
Cette exposition se joue en tension et parfois en dégout. Les gestes des artistes apparaissent très maîtrisés, à l’image des « passstücke » de Franz West, le maître. Ici, des peintures, là des sculptures, dans une grande diversité de matériaux, une famille de formes en matière synthétique qui rejouent l’air déjà connu des matériaux putrescibles. Il y a des traces, des restes. Il y a bien eu une vie à un moment et elle reviendra. Mais là c’est une pause figée, immobile, une réflexion et des odeurs qui permettent de regarder à l’intérieur. À chaque surface, il y a une peau. À chaque peau, il y a un geste.
Ludovic Beillard, Francis Raynaud et Victor Vialles composeront avec l’espace, leurs tripes, leurs santés et leurs outils et la respiration de Coraline Guilbeau. Ou plutôt Coraline Guilbeau viendra peindre avant que l’intonaco ne soit sec, une impression pas tout à fait à chaud. Une performance.
L’exposition est viscérale et les œuvres sont bancales. Elle se compose de différents fragments sculpturaux qui rejouent l’Artefact…
Francis Raynaud


// Exposition Pink Panthers // Parcours Bijoux 2017


PINK PANTHERS

ANDREA ARAOS, CLÉLIA BARBUT, STELLA BIERRENBACH, LARISSA CLUZET, CORINA MANSUY, NATHALIE PERRET.
COMMISSARIAT DANIELA ZUNIGA

EXPOSITION DU 12 OCTOBRE AU 11 NOVEMBRE 2017
ALMA ESPACE D’ART
5 RUE DE LA BÛCHERIE
75005 PARIS


Pink Panthers fait référence à une bande originaire des Balkans spécialisée dans les braquages de bijouteries de luxe. Réputés pour avoir volé des millions d’euros de bijoux, toujours avec une grande méticulosité, ils sont souvent désignés comme « le gang du siècle », ou « les aristocrates du braquage ». Pink Panthers est aussi la première exposition du collectif d’artistes du même nom, présentée en octobre à ALMA espace d’art, au coeur de Paris. L’opération est pensée comme un braquage : elle commence avec une usurpation d’identité, un tour de passe-passe entre ces criminel.le.s chics et choc, et les six artistes qui composent le collectif. Il s’agit d’abord de viser le bijou et de le mettre en joue, pour le dépouiller de sa préciosité. En jouant sur des stratégies de malversation et de détournement, les Pinks Panthers troublent nos automatismes en matière d’attribution de la valeur économique et esthétique, en même temps qu’elles dessinent des transferts possibles vers des circuits alternatifs.

Que l’on ne s’attende pas à admirer les œuvres pour leur rareté ou leur singularité, car elles sont souvent caractérisées par une fonction de répétition ou de reproduction. Aux originaux et aux exemplaires uniques, les moulages, empreintes et emballages opposent ainsi un statut récurrent d’ersatz et de copie. Avec des pièces en tutoriels ou en pâte à sel, les artistes substituent à la distinction des savoirfaire en joaillerie des techniques amateures, DIY voire disqualifiées. Les matières comme la farine, le plâtre ou les ongles, dépourvues de noblesse, brillent par leur pauvreté et leur banalité, voire leur vulgarité. A la différence des parures, les objets déployés ne se situent pas à la frontière entre l’enveloppe corporelle et sa visibilité : ils collent à la peau, l’infiltrent, incisent le soi et l’altérité. On trouvera un pain fabriqué avec de la farine de caroube, fruit employé historiquement comme unité de mesure du carat (Larissa Cluzet) : l’apparat est ici réduit en poudre et incorporé. Cette exposition est donc une machine désirante dans laquelle des corps étranger.e.s, imposteur.e.s, sont ingérés. Il en est ainsi de la présence fantomatique en 3D qui hantera l’espace de la galerie grâce à des dispositifs de réalité augmentée que les spectateur.e.s pourront activer (Corina Mansuy). La morphologie des Pink Panthers est hybride, elle croise techniques de pouvoir, physiologie, artificialité. Leur féminité, stéréotypée, est celle des princesses Made in China, couronnées par des vestiges de diadèmes en plastique (Stella Bierrenbach) ; ou des femmes fatales, vampires ou cannibales dont les ongles griffent certaines œuvres.

L’ensemble des pièces est traversé par de nombreuses formes évidées ou absentes – humanoïdes, spectres, aïeux – produits d’une violence latente, qui évoquent la vacance d’une vitrine brisée et dévalisée.

En multipliant les trous mémoriels et narratifs, les Pink Panthers suggèrent des trajectoires qui bifurquent pour écrire de nouveaux récits. Trajectoires déployées au sens propre d’abord, en marchant : des marches, démarches mises en scène et étudiées comme des habitus, identités incorporées. Ces trajets mèneront vers de minuscules négatifs qui, aperçus à travers des loupes évoquant celles des bijoutiers, apparaissent comme autant de souvenirs-écran (Andrea Araos). C’est aussi au cours d’un cheminement dans le temps qu’on découvrira le rapport qu’entretient Céline Dion aux reliques, à la charnière entre historiographie personnelle et politique (Clélia Barbut). Le propos insiste enfin sur une tension entre savoirs savants, mystiques et domestiques, qui est figurée par exemple par l’échelle démultipliée de plantes hallucinogènes en céramique (Nathalie Perret). La disproportion est ici une stratégie de réappropriation mémorielle : les plantes représentant les savoirs indigènes expropriés par les taxinomies coloniales de la botanique.

En mettant en évidence les pieds d’argile du géant de la médecine moderne, l’œuvre en appelle au prestige perdu de la pensée magique. Comme le suggère la fragilité de la céramique, les récits imaginés par les Pinks Panthers sont écrits à tâtons, à travers une forme de vulnérabilité. C’est dans cet équilibre précaire que les spectateur.e.s sont invité.e.s.

Clélia Barbut

ALMA – Espace d’art – 5 rue de la Bûcherie
75005 Paris
ouvert du mercredi au samedi de 14h à 19h et sur rendez-vous : almaespacedart@gmail.com


AUTOPOIETIC SYSTEMS

Exposition du 23 Juin au 29 Juillet 2017
Vernissage le vendredi 23 Juin 2017 de 19h à 23h.

∙ Elkin Calderon ∙ Mudi Hachim ∙ Anniina Lehtinen ∙
Wilfried Nail ∙ Lucia Seghezzi ∙ Javiera Tejerina ∙
Commissariat > Daniela ZUNIGA ∙ Texte > Jean-Christophe Arcos

Performance piano 19:15 / 20:15
Annina Lehtinen

«Quelque chose dont j’étais naguère conscient et que j’ai oublié.»
La légende que fit figurer Robert Barry sous les clichés des gaz inertes, et incolores, qu’il propagea dans le désert du Mojave, si elle ne précise pas ce qu’est ce quelque chose, décrit une anamnèse, la translation temporelle du passé vers le présent. La mémoire se recouvre par un mouvement invisible.
Recouvrer et recouvrir semblent se joindre précisément là, au coeur d’un désert sédimentaire dépressionnaire, enfoncé sous des eaux aujourd’hui évaporées. Il pourrait s’agir de la Vallée du grand rift éthiopien, du Bassin de Syrte qui perce la Libye, du désert d’Atacama, du Chott El Jerid en Tunisie ou des horsts du nord de la Mésopotamie, paysages minéraux traversés par les âges lithique : à l’état de poussière, tout revient au même. D’environnement, la pierre y est devenue outil et oeuvre, substrat et horizon ontologique – l’abri où se fixe le foyer du vivant et où sa mémoire se dépose et s’ensevelit.

Plutarque dote les pierres de qualités ésotériques : avant toute intervention humaine, ces autoglyphes porteraient déjà à leur surface le dessin des dieux. Leibnitz voyait dans ces compositions l’image lointaine de premières générations, comme si elles avaient porté en elles un essai de vie avant que la Nature ne passe le relais aux formations cellulaires. Jurgis Baltrušaitis relevait également la fascination pour les gamahés, rochers et cailloux qui, à la découpe, laissent apparaître des images «naturelles», ou surnaturelles.
Sans doute projeter dans cette inertie éternelle une part de vivant, quitte à ce qu’elle ne relève que de l’illusion ou du simulacre – voire de la sorcellerie – permet-il de conjurer le trop grand écart entre permanence minérale et impermanence animale. L’âme, au sens de ce qui est animé, se partagerait dès lors entre mouvement et immobilité : la notion de vie artificielle, telle que développée depuis les anées 1970 à la suite des travaux des chercheurs chiliens Francisco Varela et Humberto Maturana, fait peu de cas d’une telle démarcation.

Les formes répertoriées par Elki Calderon esquissent ainsi un rapport en tension entre la création humaine et l’impassible présence calcaire qui les entoure : la série de toiles réalisées à partir des ruines d’édifices nazis érigés sur les îles du Frioul semble faire le contrepoint en même temps que la réplique du film montrant un concert donné dans un complexe d’observation spatiale en Colombie, diffusé au sous-sol : s’élève alors le souffle qui anime ceux qui habitent sous des étoiles indifférentes à leurs épopées temporaires.
En recueillant, sur le passage des manifestations, les bris des vitrines vandalisées, Wilfried Nail entretient et vivifie la relation métamorphique de la poussière devenue verre par une puissance de feu prométhéenne puis du verre réduit en morceaux dans l’action de l’homme contre l’homme dans les soubresauts de l’histoire ; histoire naturelle et histoire politique s’empilent dans une stratification transparente suggérant une tour de Hanoï mêlant la futilité du jeu et la fixité d’un matériau qui ne peut revenir en arrière, à son état de cendre, présent ici dans une série de dessins récents.
Les scans de plumes de Lucia Seghezzi entendent résoudre la contradiction en leur donnant l’apparence de tracés sismiques et de coupes géologiques comme autant d’empreintes abstraites figées dans des artefacts combinant méthode scientifique et capture du vivant. A l’image du matériau initial, l’image semble flotter dans un entre deux qui échappe à la pesanteur.
En mettant en regard la pierre et son érosion, latente ou effective, Mahmoud Hachim relève une double mémoire, de l’eau et du roc, indéfectiblement liés par le mouvement qui les travaille. Cette histoire commune arrange les stigmates antédiluviens d’une matière qui certes n’appartient pas au champ du vivant, mais n’en porte pas moins le souvenir de la terre et de ses altérations.
Tuia Cherici transpose cette con-servation à la matière organique : la contiguïté des végétaux transformés en tissu prolonge leur fugacité dans le lin qui, en s’imprégnant de leurs sucs, devient aussi bien leur dernière demeure que leur chance de subsister par-delà leur existence – le fruit et la graine qui, au contact d’une nouvelle terre, reproduiront la vie. Ce passage ambigu entre l’âme et le monde, l’artiste en donne un indice supplémentaire au travers d’une série de performances venant souligner l’éphémèrité du contact entre l’être et le temps.
Exploitant un va-et-vient océanique, Javiera Tejerina duplique en temps réel les mouvements détectés à la surface des eaux par un système de bouées connectées chacune à des lames de métal chargées d’en prendre la mesure et d’en rendre observables les pulsations, jumelant fond et surface, flux de données et liquide originaire.
Une autre partition vient en dessous de toutes les autres : en un hymne sourd, Anniina Lehtinen célèbre la part d’immersion, le flux impensé, composant la majeure partie de notre planète, et, comme autrefois la musique ébranlait les murs de Jéricho, meut le liquide qui, dans nos corps eux-mêmes, ne se résout pas à la docilité de la poussière.

Vaincre les oppositions, reconduire les dynamiques élémentaires, révéler les marques des continuités et des transformations : les systèmes autopoïétiques présentés à l’occasion de cette exposition semblent maintenir, révéler et prolonger les traces d’interactions qui, pour être volontiers invisibles, n’ont pourtant rien d’inerte.

Jean-Christophe Arcos

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