Exposition « Autopoietic Systems »

AUTOPOIETIC SYSTEMS
ALMA – Espace d’Art
Exposition du 23 Juin au 29 Juillet 2017
Vernissage le vendredi 23 Juin 2017 de 19h à 23h.

∙ Elkin Calderon ∙ Mudi Hachim ∙ Anniina Lehtinen ∙
Wilfried Nail ∙ Lucia Seghezzi ∙ Javiera Tejerina ∙
Commissariat > Daniela ZUNIGA ∙ Texte > Jean-Christophe Arcos

Performance piano 19:15 / 20:15
Annina Lehtinen

«Quelque chose dont j’étais naguère conscient et que j’ai oublié.»
La légende que fit figurer Robert Barry sous les clichés des gaz inertes, et incolores, qu’il propagea dans le désert du Mojave, si elle ne précise pas ce qu’est ce quelque chose, décrit une anamnèse, la translation temporelle du passé vers le présent. La mémoire se recouvre par un mouvement invisible.
Recouvrer et recouvrir semblent se joindre précisément là, au coeur d’un désert sédimentaire dépressionnaire, enfoncé sous des eaux aujourd’hui évaporées. Il pourrait s’agir de la Vallée du grand rift éthiopien, du Bassin de Syrte qui perce la Libye, du désert d’Atacama, du Chott El Jerid en Tunisie ou des horsts du nord de la Mésopotamie, paysages minéraux traversés par les âges lithique : à l’état de poussière, tout revient au même. D’environnement, la pierre y est devenue outil et oeuvre, substrat et horizon ontologique – l’abri où se fixe le foyer du vivant et où sa mémoire se dépose et s’ensevelit.

Plutarque dote les pierres de qualités ésotériques : avant toute intervention humaine, ces autoglyphes porteraient déjà à leur surface le dessin des dieux. Leibnitz voyait dans ces compositions l’image lointaine de premières générations, comme si elles avaient porté en elles un essai de vie avant que la Nature ne passe le relais aux formations cellulaires. Jurgis Baltrušaitis relevait également la fascination pour les gamahés, rochers et cailloux qui, à la découpe, laissent apparaître des images «naturelles», ou surnaturelles.
Sans doute projeter dans cette inertie éternelle une part de vivant, quitte à ce qu’elle ne relève que de l’illusion ou du simulacre – voire de la sorcellerie – permet-il de conjurer le trop grand écart entre permanence minérale et impermanence animale. L’âme, au sens de ce qui est animé, se partagerait dès lors entre mouvement et immobilité : la notion de vie artificielle, telle que développée depuis les anées 1970 à la suite des travaux des chercheurs chiliens Francisco Varela et Humberto Maturana, fait peu de cas d’une telle démarcation.

Les formes répertoriées par Elki Calderon esquissent ainsi un rapport en tension entre la création humaine et l’impassible présence calcaire qui les entoure : la série de toiles réalisées à partir des ruines d’édifices nazis érigés sur les îles du Frioul semble faire le contrepoint en même temps que la réplique du film montrant un concert donné dans un complexe d’observation spatiale en Colombie, diffusé au sous-sol : s’élève alors le souffle qui anime ceux qui habitent sous des étoiles indifférentes à leurs épopées temporaires.
En recueillant, sur le passage des manifestations, les bris des vitrines vandalisées, Wilfried Nail entretient et vivifie la relation métamorphique de la poussière devenue verre par une puissance de feu prométhéenne puis du verre réduit en morceaux dans l’action de l’homme contre l’homme dans les soubresauts de l’histoire ; histoire naturelle et histoire politique s’empilent dans une stratification transparente suggérant une tour de Hanoï mêlant la futilité du jeu et la fixité d’un matériau qui ne peut revenir en arrière, à son état de cendre, présent ici dans une série de dessins récents.
Les scans de plumes de Lucia Seghezzi entendent résoudre la contradiction en leur donnant l’apparence de tracés sismiques et de coupes géologiques comme autant d’empreintes abstraites figées dans des artefacts combinant méthode scientifique et capture du vivant. A l’image du matériau initial, l’image semble flotter dans un entre deux qui échappe à la pesanteur.
En mettant en regard la pierre et son érosion, latente ou effective, Mahmoud Hachim relève une double mémoire, de l’eau et du roc, indéfectiblement liés par le mouvement qui les travaille. Cette histoire commune arrange les stigmates antédiluviens d’une matière qui certes n’appartient pas au champ du vivant, mais n’en porte pas moins le souvenir de la terre et de ses altérations.
Tuia Cherici transpose cette con-servation à la matière organique : la contiguïté des végétaux transformés en tissu prolonge leur fugacité dans le lin qui, en s’imprégnant de leurs sucs, devient aussi bien leur dernière demeure que leur chance de subsister par-delà leur existence – le fruit et la graine qui, au contact d’une nouvelle terre, reproduiront la vie. Ce passage ambigu entre l’âme et le monde, l’artiste en donne un indice supplémentaire au travers d’une série de performances venant souligner l’éphémèrité du contact entre l’être et le temps.
Exploitant un va-et-vient océanique, Javiera Tejerina duplique en temps réel les mouvements détectés à la surface des eaux par un système de bouées connectées chacune à des lames de métal chargées d’en prendre la mesure et d’en rendre observables les pulsations, jumelant fond et surface, flux de données et liquide originaire.
Une autre partition vient en dessous de toutes les autres : en un hymne sourd, Anniina Lehtinen célèbre la part d’immersion, le flux impensé, composant la majeure partie de notre planète, et, comme autrefois la musique ébranlait les murs de Jéricho, meut le liquide qui, dans nos corps eux-mêmes, ne se résout pas à la docilité de la poussière.

Vaincre les oppositions, reconduire les dynamiques élémentaires, révéler les marques des continuités et des transformations : les systèmes autopoïétiques présentés à l’occasion de cette exposition semblent maintenir, révéler et prolonger les traces d’interactions qui, pour être volontiers invisibles, n’ont pourtant rien d’inerte.

Jean-Christophe Arcos

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